[...] Ça parle toutes
les langues sur ce genre de parking mais Julia n’en n’a
cure, la seule langue qui l’intéresse est la sienne,
alors elle va de camion en camion récolter les bouts de
viande que l’on veut bien lui donner. Lorsqu’elle
revient au bus, repue, elle regarde sa gamelle d’un air
dédaigneux avant d’aller s’écrouler sous
notre lit, fatiguée d’avoir roulé toute la
journée et ronflant copieusement jusqu’au petit
matin.
Parfois,
elle fait tellement de bruit que Jacques se retourne dans tous les
sens, furieux :
« Putain de chienne à la
con ! »
Elle s'en fout.
Même pas qu'elle bouge un
poil. Ni un oeil. Rien. Elle ronfle.
En toute confiance. En tout amour.
Témoin de tout. Rigolant des
humains, de ce qui se passe dans leur lit : les câlins, les
engueulades, les discussions, les remises en question, les
réponses d'un soir, les moustiques qui piquent, le pipi de
dernière minute, tout ce qui fait et défait un
couple, les pieds froids sur les pieds chauds, la lumière
qui ne veut pas s'éteindre puisqu'il ne reste que trois
pages à lire, tout ce qui est avoué, inavoué,
désavoué, bref, toute cette banalité devant
laquelle un chien intelligent n'a qu'une seule chose à faire
: ronfler. [...]